Mercredi 21 septembre 2005
par mortenson
C’est ce à quoi je pensais depuis le début de l’après midi. Parfois à quelques centimètres d’elle. Nos épaules encore capables de se frôler ; les siennes encore capables de ne pas frémir à l’idée du grand vide, du grand trou qui nous attend. Quand nos mains se serreront pour la dernière fois, son image coulera dans l’immortalité, dans le grand fixe. Comme une photo en noir et blanc sur le mur d’une maison vide, ou les grand parents immortalisés semblent enfermés dans un éternel mutisme troublant.
Comme-ci jamais plus ils n’étaient ressortis de leurs tenues de tennis blanches, comme-ci une phrase commencée avait été stoppée par le cliquetis de l’appareil pour ne jamais se terminer. Et leurs raquettes trop figées pour taper de nouveau dans une balle. Comme des personnages tristes prient dans le temps. Les choses qu’ils avaient encore à dire figées par la pellicule en d’innombrables petites taches fixées dans le papier photographique. C’est l’une de ces photos admirable à volonté mais intouchable, inviolable que tu vas devenir.
Ma galerie personnelle connaissaient déjà trois ou quatre de ses portraits terribles, mais jamais aucun n’avait été si pesant, si dément, de par la terreur que cette image m’impose : Un cadre immense vertigineux dans un couloir sombre étroit et silencieux...
L’image dans ce cadre démesuré serra sans doute celle que je garde de toi cet après midi de juin sur la plage de cabourg. Nous étions allongés côte à côte, sur le ventre chacun le visage enfoui sous les bras. Autour de nous : des amis, des gens mais finalement il n’y avait rien autour de nous que deux yeux sublimes et le soleil. De sous mes bras je te regardais et nos yeux se confondaient dans un trouble béat. C’était le début de notre histoire et chacun vivait chaque moment comme maladroit ou mal réveillé, un peu ballotté par le grand tout surréel qui nous avait prit en main : des caresses mal distribuées la main trop lourde de volupté, les lèvres hésitantes, l’aspect brusque de tout ça où se loge la plus grande des délicatesses.
Aujourd’hui tu porte une robe verte et je ne la connais pas. Il y a tellement de choses que je n’ai plus su connaître et dans quelques heures il n’y aura plus qu’à connaître le souvenir où je vais me vautrer. Tu portes des cartons bien trop lourds pour toi. Comme tes bras sont plus forts : tu es forte.
Il y a aussi cette autre image de ton dos : Tu regarde par la fenêtre dans ce château où nous avons posé notre paradis pendant un été. Les vignes à perte de vue : vertes, jaunes oranges et ton dos devant, un peu rougi par le soleil. Tes lèvres…
J’ai mal, je pense que mon cœur pourrait exploser pourtant tout le monde le sait cela va passer et ta photo jaunir. Pour en revenir aux photos, leur drame est leur silence. Elles sont déjà trop loin ces figures pour que je puisse leur crier ce que je dois leur dire. De même je ne peux qu’imaginer ce qu’elles avaient à dire. Pourquoi ce veille homme a la bouche ouverte ?
Que montre t’il du doigt ? Que peut t’il me montrer d’autre que la mort, là tout proche hors du cadre ?
Je voudrais mordre ta nuque puis enfoncer mes doigts entre tes cuisses. Sentir la chaleur qui règne de nouveau sur le royaume de mon ventre. Des bribes de vents chauds me transportent par intermittence jusque dans nos lieux passés. L’arrière d’une voiture. Deux secondes. Un coup dans le ventre. Une piqûre puis un baisé mouillée. Un troubles, des troubles.
Je te parle maintenant comme à un petit chaton, tu m’ écoute ! Tu es douce mais plus rien de ce que je pourrais dire ne peut te toucher réellement. Tu ne m’es plus. Nous ne sommes plus et rien n’est plus à vivre que la lente insomnie incandescente dans laquelle je m’étend. Un jour on se parlera dans la rue ou à une fête et tu sera plus belle encore que maintenant : tu auras coupé tes cheveux ou fait percer tes oreilles. Il ne reste que trois cartons et ton frère est arrivé. C’est donc ce sinistre Break qui va t’enlever ! Tu as toujours charrié ton frère a propos de son Break
« je vais pas monter dans ce corbillard ! »
On fait un thé. Chouette ! Je crois que je vais haïr maintenant. Le thé… Le thé, les tissus colorés, les pamplemousses, l’homéopathie, la montagne, le cinéma de minuit, les peluches, la rue des martyrs, l’été, la rue, les robes, les poissons et les bécasse.
On va faire une tisane en fait, plus de thé.
Je ne sais plus très bien quoi dire je suis comme le jour de notre premier baisé : mon corps avait prit le dessus. Je ne contrôle plus grand chose. Les idées m’assaillent comme des vaisseaux insubmersibles d’émotion. Je parle : oui ! Je ne te regarde plus: pas la force, ton frère non plus. Il a été si drôle, on a été si drôle, on est si gêné maintenant comme ci on avait tout cassé et qu’il fallait ranger dans le silence. Mon dieu. Qu’est ce que je fait ? La cuisine est jaune, on l’a peinte à l’éponge. Ton frère ma demandé ce que j’allais faire et j’ai dit que tout irait très bien. Le parquet craque comme ci tout allait bien. Je viens seulement d’y penser, je veux dire de vraiment y penser et je n’ai aucun moyen de savoir ce que je vais faire. Peu importe. L’heure tourne et tout est plus rapide. Je t’ai vue dans l’embrasure de la porte : les yeux dans ta tisane tu pleure.. Je veux les sécher encore…mon dieu. Mes larmes, nos larmes. Je ne pourrais pas me contenir très longtemps. Tu veux partir. Ca y est tu as séché tes larmes. Une ou deux dans ta tisane, le paquet bleu, tu l’aime. Discrètement tu les as éteintes nos larmes. Doucement ! Tu n’est pas venu les réchauffer dans mes bras. C’est ta main qui s’en ait chargé. Ta main. Ta main seule. Tu l’as essuyé contre ton pantalon. Je vois tout maintenant, ton corps, ton cœur, ta chaleurs, ils forment ensemble un air chaud dans lequel je suis bien et duquel je ne veux plus sortir. Finir se moment ! Ne pas pleurer ! De l’air encore de l’air chaud à jamais. La fenêtre claque. Tu as tapé sur tes cuisses en disant : « bon il faut qu’on y aille » Et nos regards n’ont pas eu d’autre choix que se rencontrer. Et je t’ai ! silhouette fragile ! j’ai vacillé, tu t’es approché et tu ma serré fort, trop fort comme si j’allais mourir. J’ai pleuré mais aucune larme n’est venue. Tu as relâché l’étreinte et l’on s’est embrassé. Délicatement sur la bouche comme de vieux amis. « salut »... Ne répète pas. Pas ce salut. Aucun salut, aucun au revoir là où je vais on ne salut pas l’amour.
Ton frère aussi. La porte s’est refermé quelques seconde ton parfum a tourné dans les airs et il m’a dit le mal qu’il pensait de moi. Je suis seul et tu ne sauras jamais rien de ce que je viens de vivre je peux crier ou courir contre le mur tout ce que je touche maintenant ne te regardera plus jamais. Je suis seul et je vais continuer. Tout va parfois tellement trop vite, on s’ennuie, on a froid dans tout le corps puis tout accélère, les photos jaunisse et l’on n’y peux plus rien. Tu es la plus terrible, la plus noir des photos sur mon mur et dans mon petit couloir la vie continue c’est sur !
Quelle autre chose à faire que de s’asseoir dans notre canapé. C’est le mien. Le mien seul.
Quelle autre choix ! Je suis devenue pour toi une photo, encore polaroid plein de couleurs criardes et à peines sèches. Tu ne m’entend plus comme dans la mort. Sauf que je pense. Quel autre choix alors que d’ouvrir la bouche sans qu’un seul son n’en sorte et de montrer du doigt le noir que l’on sent oppressant à l’extérieur de la photo. Je crois qu’on dit hors champ.
Salut !